Plutôt que de spéculer sur “les métiers de demain”, certains préfèrent les inventer. Pas au sens figuré, non, mais littéralement : les spécialistes du design fiction imaginent, racontent et rendent tangibles des futurs possibles, parfois déroutants, souvent inspirants. Ce champ hybride, où le récit rencontre le prototype, attire aujourd’hui une nouvelle génération de créatifs qui cherchent à façonner le monde — ou du moins son imaginaire collectif.
Qu’est-ce que le design fiction ?
Le design fiction (ou design spéculatif, ou design critique) est une pratique du design qui consiste à explorer les implications d’évolutions futures en créant des objets, des récits ou des prototypes fictionnels. Contrairement au design classique qui répond à un problème concret, le design fiction matérialise des scénarios prospectifs pour les mettre en débat.
Popularisé par l’auteur de science-fiction Bruce Sterling en 2005, puis théorisé par le chercheur Julian Bleecker en 2009, le design fiction s’appuie sur des « signaux faibles » — tendances émergentes, innovations technologiques, mutations sociales — pour construire des visions du futur qui interrogent nos usages, nos valeurs et nos choix collectifs.
En résumé : le design fiction ne cherche pas à prédire l’avenir, mais à le rendre tangible pour mieux en débattre aujourd’hui.
Aux origines d’une démarche hybride
Le design fiction puise ses racines dans plusieurs traditions. Dès les années 1950, le journaliste allemand Robert Jungk anime des « Ateliers de l’Avenir » où les citoyens imaginent collectivement des futurs souhaitables. À la même époque, les designers italiens Bruno Munari et Piero Manzoni explorent les frontières entre art, design et anticipation.
Mais c’est en 2005 que le terme « design fiction » est formulé pour la première fois par Bruce Sterling, figure du mouvement cyberpunk et auteur de l’ouvrage Shaping Things. En 2009, le chercheur Julian Bleecker, fondateur du Near Future Laboratory, en précise les contours dans un essai fondateur : le design fiction y est défini comme une méthode pour « raconter des mondes plutôt que des histoires », en créant des artefacts qui évoquent d’autres réalités.
Depuis, le design fiction s’est imposé comme un outil de prospective utilisé aussi bien par les institutions publiques, les grandes entreprises que les écoles de design.
L’idée ? Croiser la puissance du récit avec l’agilité du design, pour transformer des hypothèses futuristes en prototypes concrets, presque palpables.

Le processus créatif du design fiction
Ici, pas de recette magique, mais une suite de phases où l’exploration prime sur les certitudes :
- identifier un sujet : détecter les grandes questions de société, une nouvelle technologie ou un enjeu négligé.
- mener l’enquête : recherches, analyse de signaux faibles… On s’inspire de la pop culture, des sciences ou de ce qui bouillonne en marge.
- développer des scénarios : à quoi pourrait ressembler le monde si tout basculait ? Ici, l’imagination s’emballe (et c’est voulu).
- créer des artefacts : transformer l’idée en objet, en journal du futur, en publicité ou même en application factice.
- partager, questionner, débattre : montrer, provoquer la discussion, ouvrir des brèches. Chaque fiction lancée sur la place publique devient le début d’une réflexion collective.

Les 6 objectifs du design fiction
Le design fiction n’est pas qu’une affaire de créativité débridée ou d’anticipation hasardeuse. À travers ses scénarios déroutants, il poursuit des objectifs précis – et chacun peut y trouver une source d’inspiration pour agir, progresser ou repenser son métier. Plongeons dans les grands axes, exemples à l’appui.
5 métiers clé du design fiction
Le design fiction n’est pas qu’une affaire de créativité débridée ou d’anticipation hasardeuse. À travers ses scénarios déroutants, il poursuit des objectifs précis – et chacun peut y trouver une source d’inspiration pour agir, progresser ou repenser son métier. Plongeons dans les grands axes, exemples à l’appui.

Spéculateur de systèmes futurs
Le spéculateur de systèmes futurs embarque ceux qui l’entourent dans un voyage au-delà de la simple invention d’objets exotiques. Il cartographie des écosystèmes entiers, imagine de nouveaux usages, anticipe des infrastructures et pose de vraies questions : comment vivrons-nous quand la frontière entre humain et machine sera floue ?
Il trouve sa place en agence ou en laboratoire d’innovation, avec un flair particulier pour le scenario building et une bonne maîtrise de la veille technologique.

Narrateur d’avenirs improbables
Dans l’ombre des musées ou au sein de studios visionnaires, ce type de profil écrit, scénarise et rend crédibles des histoires du futur. Son arme : la fiction.
Son terrain de jeu : la société et ses représentations. Il ne se contente pas d’écrire, il met en scène, il fait ressentir ; de la vidéo à l’exposition en passant par la bande dessinée ou le web documentaire. Avec une formation en design, communication ou écriture créative, il fait le lien entre récit, expérience immersive et mise en débat.

Concepteur d’objets spéculatifs
Le concepteur d’objets spéculatifs matérialise des artefacts issus de futurs alternatifs. Imaginez une monnaie post-effondrement, un grille-pain qui fait la grève ou un médicament à l’efficacité douteuse pour des pathologies qui n’existent pas encore…

Anthropologue des futurs
L’anthropologue des futurs s’empare de méthodes issues des sciences sociales pour interroger, analyser et restituer la manière dont les humains pourraient habiter, vivre, consommer ou aimer demain.
Pratiquer ce métier, c’est savoir mener une enquête de terrain dans un quartier connecté… ou parfaitement imaginaire. À mi-chemin entre la recherche et le consulting, ces profils croisent data, analyses, récits et visions à long terme. (voir aussi la fiche métier du data scientist)

Coordinateur en design fiction
Le design fiction réussit rarement en solo ! Celui ou celle qui orchestre ces démarches s’assure que designers, ingénieurs, communicants, anthropologues et décideurs avancent dans la même direction (même si le cap semble lointain).
Le coordinateur structure le projet, pose le cadre, sait vulgariser le design fiction auprès de publics très différents, et veille à ce que le propos reste accessible sans se perdre dans le “what if” permanent.
Un solide sens de la gestion de projet, combiné à une bonne culture générale et de réelles qualités relationnelles, s’avère précieux ici.
Design fiction, design spéculatif, design critique : quelles différences ?
Ces trois termes sont souvent utilisés comme synonymes, mais ils recouvrent des nuances importantes :
- Design fiction : c’est le terme générique. Il désigne la création d’artefacts fictionnels (objets, vidéos, récits) issus d’un futur possible, dans le but de susciter le débat.
- Design spéculatif : proche du design fiction, il met l’accent sur l’exploration de futurs alternatifs — probables, possibles ou complètement imaginaires — sans nécessairement produire un artefact tangible.
- Design critique : il utilise le design comme un outil de critique sociale et politique, en détournant les codes du design industriel pour questionner les normes établies.
À noter : le design fiction se distingue aussi du design thinking, qui est une méthode de résolution de problèmes par l’idéation et le prototypage rapide, ancrée dans le présent. Le design fiction, lui, part du futur pour éclairer le présent.
Exemples concrets de design fiction
Le design fiction a donné naissance à des projets marquants qui illustrent sa diversité d’applications :
Le catalogue IKEA du futur (Near Future Laboratory)
Le Near Future Laboratory a collaboré avec IKEA pour créer un catalogue fictif mettant en scène les produits connectés de demain. Fidèle aux codes visuels de la marque, ce catalogue imaginait un monde où l’on s’abonne à son mobilier plutôt que de l’acheter — une réflexion sur l’économie de l’usage. url : https://nearfuturelaboratory.com/
Egstrogen Farms (Marry Maggic)
L’artiste et biologiste Marry Maggic a imaginé une entreprise fictive commercialisant des hormones et des œufs OGM à des fins reproductives. Ce projet interroge la marchandisation du corps féminin par l’industrie biotechnologique, à travers de fausses publicités et des tutoriels DIY volontairement ambigus. source : https://maggic.ooo/
99¢ FUTURES (Extrapolation Factory)
Le studio Extrapolation Factory a disposé des artefacts du futur — objets du quotidien réinventés — dans une supérette à New York, parmi de vrais produits. Les clients, croyant à de réelles innovations, ont engagé des discussions spontanées sur les futurs qu’ils souhaitaient… ou pas.
https://extrapolationfactory.com/
Alors.. Quels sont les défis et enjeux du design fiction aujourd’hui ?
Le design fiction fait face à plusieurs défis contemporains :
- Sortir du cercle des initiés : encore trop confidentiel, le design fiction doit gagner en visibilité auprès des entreprises et des institutions qui pourraient en bénéficier.
- Former les talents : si les écoles de design intègrent progressivement ces approches, il n’existe pas encore de parcours structuré menant aux métiers du design fiction.
- Mesurer l’impact : comment évaluer l’efficacité d’un atelier de design fiction ? Les résultats sont souvent qualitatifs et différés dans le temps.
- Éviter le « design fiction washing » : certaines organisations utilisent le terme comme un gadget marketing, sans réelle volonté de mettre en débat leurs choix stratégiques.
Malgré ces obstacles, le design fiction continue de gagner du terrain. Dans un monde où les disruptions s’accélèrent, la capacité à explorer des futurs possibles devient une compétence stratégique — pour les entreprises, les institutions et les citoyens.

Né en 1988, j’anime viedesmetiers.com et travaille dans les RH. Passionné par la communication, j’aide les lecteurs à mieux comprendre les carrières et opportunités d’emploi. En fournissant des informations actualisées et des conseils pertinents, mon objectif est d’inspirer et d’aider les individus à s’épanouir professionnellement. Mon travail vise à guider les lecteurs vers des choix de carrière éclairés.




